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HAÏTI • Cessons de les traiter comme des sauvages

Publié le par Boris61

Au cours des derniers jours, les médias ont beaucoup insisté sur l'insécurité qui règne dans le pays depuis le séisme et la destruction de la principale prison du pays. Une attitude mise en cause par le producteur Andy Kershaw, qui connaît bien l'île et ses habitants.

22.01.2010 | Andy Kershaw | The Independent

Fiches pays
Un hélicoptère de l'armée américaine survolant Port-au-Prince, le 20 janvier

Un hélicoptère de l'armée américaine survolant Port-au-Prince, le 20 janvier

Pas moins de 10 000 organisations caritatives travaillaient déjà en Haïti lorsque le séisme a dévasté l'île. Les avions n’en ont pas moins acheminé l’aide à une vitesse impressionnante. Pourtant, jusqu’à présent, l’ensemble de ces organisations – qui pour beaucoup d’entre elles considèrent les autres ONG comme des concurrentes – n’ont pas pu y accéder. Car, pendant une semaine, on a dépensé trop d’énergie à ergoter sur les procédures et à fantasmer sur l’insécurité. Cette idée que l’insécurité régnerait sur l’île n’a jamais été démentie par l’armée des journalistes étrangers, qui connaissent mal Haïti et le caractère des Haïtiens. De fait, les journalistes de télévision, en particulier, une fois qu’ils ont épuisé les possibilités télévisuelles liées aux destructions, ont exploité le filon de l'"insécurité", de l'"agitation", de la "violence", au mépris de la réalité des faits.
Curieusement, parmi ces tragédiens télévisuels, figure notamment Matt Frei de la BBC. Figure aussi incontournable qu'incongrue à Port-au-Prince, il s’est échauffé toute la semaine, atteignant à une véritable hystérie sur une "insécurité" et une "violence" quasi inexistantes. Bill Clinton a lui-même corrigé Frei sur ce point, lui rappelant que, malgré la catastrophe, Haïti avait gardé sa dignité, toute sa dignité.

Clinton aurait pu ajouter que le passé violent d’Haïti était le fait de l’Etat contre son propre peuple. Quant à l’agitation sociale, elle a toujours été dirigée courageusement contre des dirigeants cruels et corrompus. La plupart des journalistes ont traité jusqu’à plus soif l’effondrement de la principale prison de Port-au-Prince. C’était un bon sujet d’article, mais pas pour les raisons mises en avant. Par leur inexpérience, pour ne pas dire leur arrogance, tous les journalistes qui ont attiré notre attention sur cette prison sont passés à côté de la signification réelle de sa destruction.
On nous a dit que des "criminels notoires", des "assassins", des "chefs de bande", des "dealers" s’étaient "évadés par la grande porte". Ce qu’il aurait fallu dire sur cette prison, c’est ce qu’elle représentait pour l’Haïtien moyen. Comme celle du palais présidentiel et des anciennes casernes centrales de la ville, cette destruction était une vraie revanche sur les grands symboles de décennies d’oppression.

De plus, une bonne partie des détenus de la prison ne correspondaient certainement pas aux stéréotypes qu'ont véhiculés les journalistes. Il est de notoriété publique que les prisons d’Haïti étaient pleines de petits délinquants et autres malheureux qui n’auraient pas dû être derrière les barreaux. Comme leurs collègues arrivistes des ONG, la plupart des journalistes présents dans le pays en ce moment n’ont jamais vu Haïti dans son état quotidien de chaos et de délabrement. Ils n’ont tout bonnement pas compris que, si le tremblement de terre a aggravé leur malheur, les Haïtiens sont les champions du monde de la survie. Les pénuries, les souffrances, l’absence d’infrastructures et l’incurie des autorités y sont la règle.
Les Haïtiens sont industrieux, toujours très actifs, même si les emplois sont rares. Ce sont des gens ingénieux, pleins de ressources et d’une grande dignité. Lors de toutes mes visites, j’ai été émerveillé de la capacité d’Haïti non seulement à survivre, mais aussi à fonctionner, et même parfois à prospérer.

Par le passé, n’ayant rien à perdre, les Haïtiens ont chassé les Français, ont renversé le régime colonial par une révolte d’esclaves et créé la première république noire. Plus tard, n’ayant toujours rien à perdre, ils ont renvoyé Bébé Doc à l’aéroport, vers l’exil, et se sont débarrassés à mains nues de ses tontons macoutes [nervis au service du régime Duvalier]. En 1990, contre toute attente, malgré la violence d’Etat quotidienne, ils ont porté au pouvoir leur premier président démocratiquement élu. Certes, les Haïtiens ne sont pas toujours contents de n’avoir rien. Mais ils y sont habitués. Ils sont adaptables et ont une grande capacité à survivre – physiquement, politiquement – parmi les décombres et hors des décombres.

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